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PIERRE MANGIN
LE GRAND SILENCE
— Il arrive parfois aux gens de me considérer comme un peu taiseux. Pas renfermé ou introverti, non. Juste un peu taiseux. C’est vrai, je n’ai pas la parole facile. J’aime le silence. Le vrai. Le silence paisible. Celui qui nous surprend parfois au cœur de l’hiver, quand la neige a recouvert la campagne d’une épaisse couche de neige. Celui qui nous permet d’entendre la musique des âmes. Je m’y plonge. Je m’y ressource. Je m’y repose de tous les bruits du monde moderne. Attention ! Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit… J’appartiens à ce monde, bien entendu. Je ne suis pas un nostalgique du temps passé, de la lessive à la main, du chauffage au charbon ou de l’écriture à la plume d’oie. Simplement les bruits m’agressent. Singles publicitaires, scooters lancés à plein régime, vrombissements des avions dans le ciel ; notre belle civilisation technologique ne se contente pas de réchauffer la planète, elle nous pollue les oreilles en continue. Pas moyen d’ouvrir une fenêtre donnant sur la rue sans subir les sourdes résonances d’un moteur diesel, quand il ne s’agit pas de basses à faire trembler les murs sortant d’une voiture de jeunes.
Alors je lutte à ma manière. J’ai calfeutré ma chambre. Avec d’épaisses tentures devant la fenêtre mais aussi sur les murs. Les lourds tissus me protègent des agressions extérieures, du tintamarre cacophonique continuel de la ville. Le soir, quand enfin j’entre dans ma chambre, que j’en referme soigneusement la porte, je jouis d’un peu de répit. Là, dans le noir total, dans un silence presque parfait, je suis dans ma bulle et, je le reconnais, je n’ai pas envie d’en sortir. Est-il besoin de vous dire que je ne possède pas de téléphone ? Ces engins sont l’œuvre d’un démon, assurément. Leurs sonneries stridentes vous importunent à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Il faut croire que cela ne dérange pas mes contemporains. Ils s’empressent de s’équiper de téléphones portables pour être « joignables » n’importe où, n’importe quand. Plus d’intimité, plus de jardin secret, ces satanés engins vous rattrapent partout ! Reconnaissez-le : vous ne pouvez plus aller nulle part sans en subir un. Dans la rue, au restaurant, dans les salles d’attente… Partout je vous dis. Cerise sur le gâteau, le type ou la femme parle généralement très fort dans son appareil. Ainsi tout le voisinage profite de la conversation.
J’ai eu une famille autrefois. Une femme, des enfants… J’étais jeune, j’ignorais encore combien le bruit m’indisposait. L’expérience était vouée à l’échec. Premières disputes, séparation, divorce. Je ne me suis pas battu pour la garde des enfants. Je les voyais un week-end sur deux. Au début. Très vite je me suis aperçu qu’il m’était assez pénible de subir leurs cris, leurs jérémiades incessantes, leurs chahuts à répétition. Il me fallait plus d’une semaine pour me remettre de ces week-ends ! À peine avais-je enfin retrouvé mon équilibre qu’à nouveau je les subissais. J’ai préféré passer l’éponge, les congédier. Ils sont bien chez leur mère, pourquoi leur imposer ces changements de rythme ? Ils ont leurs habitudes, leurs copains. Ils peuvent écouter leur musique sur leurs appareils MP3 et tout un tas d’autres trucs auxquels les gamins d’aujourd’hui sont attachés. Des trucs inenvisageables avec moi. Prenez les ados. Ils sont incapables d’écouter de la musique ou de regarder la télévision sans monter le son à des hauteurs effarantes. Il parait que c’est normal. Une espèce de rite, d’initiation. Et je devrais supporter ce barouf au prétexte de ce soi-disant passage obligé ? Non… Ils s’affirment chez leur mère et c’est très bien ainsi. Croyez-moi, c’est mieux pour tout le monde. Ils ne me manquent pas, je ne leur manque pas. J’ai la paix.
Je peux résumer ainsi ma vie : ne pas m’encombrer. C’est ma philosophie, me séparer de tout ce qui m’embarrasse, m’indispose. De tout ce qui, en définitive, est une gêne. Ne pas être dérangé. Avoir la paix. Oui, c’est ça, avoir la paix. Juste la paix, c’est tout ce que je demande. Certains me diront misanthrope. Mais la famille avec ses nuées de marmots braillards, ses repas où tout le monde parle en même temps, ses soirées télé, ses animaux de compagnie… Ce n’est décidément pas ma tasse de thé. Tenez ! Les animaux de compagnie… Parlons-en. J’ai eu, à l’époque de mes infructueux essais de vie commune, un chien. Une petite boule de poils super attachante disait ma femme. Et qui grognait après chaque locataire montant les escaliers. Quand vous habitez au rez-de-chaussée, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin. Insupportable. Tout simplement insupportable. Un matin je lui ai serré le cou si fort, pour qu’il cesse de grogner, qu’il s’est tu pour toujours. L’imbécile me regardait avec ses yeux inexpressifs. Je l’ai posé dans une des grandes poubelles au pied de l’immeuble et j’ai dit aux enfants que la boule de poil m’avait échappé pendant sa promenade. Ils ont pleuré mais c’était mieux ainsi.
Pour en revenir à votre question, non, je ne suis pas un passionné des armes à feu. Je n’aime pas la violence. Mais dans l’idée de violence mon cœur pencherait pour l’arme blanche. Celle qui s’enfonce sans bruit dans la chair. Ou le foulard en soie, capable d’étrangler sans un son. N’importe quoi plutôt que ces détonations assourdissantes. Mes oreilles en sont encore choquées… Ce fusil appartenait à mon grand-père. Je l’ai conservé je ne sais trop pourquoi. Par affection je suppose. Il appréciait la chasse au gros gibier dans les forêts de Sologne.
Ce soir, quand j’ai ouvert ma fenêtre de cuisine, ils devaient être quatre ou cinq à bavasser. Juste sous ma fenêtre ! Peut-être était-il vingt heures trente, vingt heures quarante. Je leur ai demandé de se taire. Le petit rouquin – il habite au quatrième – m’a regardé avant de me lancer :
« Hey M’sieur ! Il est pas dix heures ! »
« Il est pas dix heures… » Qu’est ce que ça signifie ? ! Que pendant plus d’une heure j’aurais dû subir sans broncher ?
Et puis un autre gamin a démarré sa pétrolette. Pour me narguer, j’en suis sûr. Il la faisait pétarader en tournant à fond la poignée des gaz pour le plus grand plaisir des autres. C’est à ce moment que je me suis souvenu de la carabine du grand-père. Je suis allé la chercher. J’ai approvisionné deux cartouches, je l’ai armé, j’ai retiré le cran de sûreté. Et je suis revenu à la fenêtre.
En premier j’ai visé le gamin sur la mobylette. Il s’est effondré par terre en hurlant. Au moins il faisait du bruit pour quelque chose j’ai pensé. Avant qu’ils ne disparaissent tous comme une volée de moineaux, j’ai eu le temps de tirer un second coup de feu. J’ai visé le rouquin du quatrième. Comme il avait commencé de fuir je l’ai atteint à la nuque. Il s’est effondré lui aussi mais il ne disait rien. J’ai compris qu’il était mort.
Après ? Après j’ai refermé la fenêtre et profité quelques instants du silence retrouvé. J’ai soigneusement reposé le fusil dans sa housse et je l’ai rangé.
Hélas… Le répit a été de courte durée. Des gens ont commencé de courir dans tous les sens, à crier, à hurler, à tambouriner à ma porte comme des malades. J’ai entendu les premières sirènes et vous êtes arrivés. Je crois d’ailleurs que sans vous ces rustres m’auraient volontiers lynché. Je suis pourtant un voisin sans histoire. Je voulais juste un peu de calme. Si seulement ces gamins l’avaient compris, rien ne serait arrivé. Voilà, vous savez tout. Je n’ai rien à ajouter.
Le commissaire Juillet n’en revient pas. Lorsqu’il est intervenu avec les hommes de la BAC, il pensait devoir déloger un forcené retranché chez lui. Deux corps d’adolescents gisaient au pied de l’immeuble. Pour l’un d’eux il n’y avait plus rien à faire et l’autre était dans un sale état. L’assassin avait ouvert sa porte et s’était laissé maîtriser sans opposer de résistance. Il avait ensuite désigné aux policiers l’armoire où l’arme était rangée. On l’avait escorté jusqu’au fourgon. Il n’avait pas eu un regard pour la foule menaçante massée sur le parking et retenue à grand peine par les fonctionnaires. Arrivé au commissariat, il s’était montré coopératif, courtois, répondant à toutes les questions qu’on lui avait posées. L’homme qui venait d’abattre froidement un adolescent d’à peine seize ans et blessé gravement un autre, faisait montre d’un calme olympien. La cité des Trois Soleils est un quartier calme. On n’y a jamais vu brûler une voiture, les incidents recensés sont mineurs et les interventions policières se résument à quelques rondes de routine. Dans ce contexte plus que dans nul autre, le geste de folie meurtrière demeure inexplicable, insensé. Des cinglés, au cours de sa carrière, le commissaire Juillet en a vu pas mal. Mais des égocentriques compulsifs à ce point, jamais. L’assassin assumait pleinement son acte, et n’éprouvait ni regret ni remord. Son unique obsession revenait dans son discours, tel un leitmotiv : retrouver la paix, le calme. Le silence… Nulle haine chez lui. Tout au plus une indifférence blasée.
Las, un peu écœuré par tant de cynisme, le commissaire Juillet se laisse aller à un commentaire sarcastique :
— La paix… Vous êtes parti pour l’avoir la paix… Et pour longtemps ! Toute une perpétuité dans une cellule de neuf mètres carrés.
Loin de s’effondrer, l’assassin sourit. Un large sourire qui éclaire tout son visage.
— Je ne pouvais rêver mieux… Au fond c’est une bonne chose que ces gamins se soient réunis sous ma fenêtre pour discuter. Et j’ai bien fait de tirer sur eux.
Devant le regard incrédule du commissaire Juillet, il rajoute :
— Voyons ! C’est évident ! Puisque je vais enfin connaître le grand silence auquel j’aspire…
© Pierre Mangin 2007
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Toujours tu chériras la mer !
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