Pénélope

PIERRE MANGIN

 

 

PENELOPE

 

1er prix concours du Cercle de la mer 2007

1ère parution in « Femmes de mer » Liv’Editions 2008

  

Je la voyais souvent. Toute de noire vêtue elle arrivait à l’heure où le port ouvre ses portes. À petits pas pressés elle se dirigeait vers l’étroit chenal reliant le premier bassin à l’avant port. Tout le temps où les lourdes portes métalliques laissaient passer les bateaux elle restait à l’extrême pointe du musoir, telle une statue de sel anthracite, à scruter l’océan de ses petits yeux perçants. Qu’il pleuve vente ou neige elle se tenait là, aussi droite que les feux signalant l’entrée du port. À ceux qui l’écoutaient, elle disait qu’elle voulait être la première à apercevoir son Toine, la première à l’accueillir. Les seuls parvenant à la distraire quelques secondes de son observation, c’étaient les marins pêcheurs.

Ceux qui partaient en mer la saluaient d’un geste de la main. Invariablement elle leur demandait :

— Si tu vois mon Toine, dis-lui que je l’attends !

Sur le pont, en guise d’assentiment, on hochait la tête.

Quant à ceux qui revenaient, elle les hélait :

— Alors Robert ? As-tu vu mon Toine ?

— Non, Irène… Non… J’ai pas vu ton Toine !

— Et « L’Espérance » ? L’as-tu aperçu au moins « L’Espérance » ?

— Bonne mère ! Non ! Je l’ai pas vu non plus !

À peine distinguait-elle un chalutier se rapprochant des côtes que la femme fronçait les sourcils pour voir plus loin encore. Et il ne s’écoulait pas plus d’une dizaine de secondes avant qu’on l’entende marmonner :

— Non… Ce n’est pas « L’Espérance » ce bateau… Ça, c’est « Le Jupiter », le chalut du père Laurent.  Oui… « Le Jupiter »…

Et quand enfin « Le Jupiter » passait à ses côtés, elle interpellait son patron en couvrant les sourdes pétarades du diesel de sa voix ferme :

— Ohé Laurent ! Mon Toine, l’as-tu vu ?

Bien sûr, le Laurent pas davantage qu’un autre n’avait vu son Toine. Et la femme repartait dans son guet muet, insensible à tout ce qui ne concernait pas les bateaux rentrant de pêche. Enfin, quant à cause de la marée descendante les portes du port se refermaient, elle s’en allait comme elle était venue, à petits pas pressés, non sans avoir adressé un signe de tête poli au fonctionnaire de la capitainerie. Aussi immuable que le ressac, elle revenait à la marée suivante, à la nouvelle ouverture des portes, pour guetter encore et encore les chalutiers.

Plus tard j’ai compris qu’elle ne se contentait pas de venir par n’importe quel temps. Elle venait aussi à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, accompagnant les marées avec une régularité de métronome.

Cette femme m’intriguait. Son allure était celle d’une petite vieille, de celles qui un jour portent le deuil pour ne plus jamais le quitter. Mais son visage, pour le peu que j’avais pu l’apercevoir, trahissait une jeunesse pas si lointaine que ça. Je pressentais chez elle quelque histoire singulière, un destin certainement hors du commun. Un destin que j’imaginais scellé par un drame.

Au pied des falaises, juste devant l’entrée du môle Est, se trouve le monument érigé en hommage aux marins péris en mer. Là, gravé dans le marbre, j’ai lu le nom du bateau qu’elle semblait attendre. « L’Espérance », et, en face, trois patronymes :

 

Ledurau Antoine - Savin Jérôme - Megran Yannick

 

Suivis de l’inscription lacunaire et terrible :

 

Disparus en mer le 17 décembre 2006

 

Cette femme m’intriguait tant, qu’un jour j’ai osé l’aborder. Etait-il possible qu’elle attende un bateau disparu depuis près de cinq mois ? Elle avait à peine posé son regard sur moi avant de m’éconduire gentiment :

— Voyons monsieur… Vous voyez bien que je suis occupée ! J’attends mon mari, je veux être la première à l’accueillir. Si vous voulez bien, nous parlerons tout à l’heure.

Elle avait tourné la tête et avait fixé son regard au plus loin qu’elle le pouvait, là où la mer et le ciel se confondent. Elle n’avait fait montre d’aucune hostilité à mon égard. Simplement elle ne voulait pas être dérangée pendant son observation.

J’avais décidé d’attendre. D’attendre que les portes du port se referment pour que la femme toute de noir vêtue m’accorde un peu de son temps.

Deux heures plus tard, les lourdes portes se sont lentement refermées. La femme est venue vers moi et pour la première fois j’ai véritablement vu son visage. Oh ! Bien entendu, j’avais eu l’occasion de l’apercevoir à maintes reprises, mais jamais de si près, jamais aussi longtemps. Cette fois je m’en persuadais, la femme en face de moi était bien plus jeune que sa silhouette pouvait le laisser supposer. Cinquante-cinq, soixante ans grand maximum. Elle possédait un visage tout en rondeur, des yeux d’un bleu presque transparent, un sourire chaleureux. Deux petites fossettes sur ses joues lui donnaient un petit air espiègle.

— Oui ? Vous désiriez me parler ?

Alliée à sa beauté tranquille, la douceur de sa voix acheva de me jeter dans un trouble grandissant. Cette femme n’était pas en deuil comme ses vêtements semblaient le proclamer. Après m’être excusé trois fois, l’avoir prié de me pardonner une fois de plus, j’avais fini par bredouiller quelques explications confuses :

— Ecoutez… Voilà… Je viens régulièrement en vacances par ici, j’aime beaucoup ce port. Et… Comment dire ? Je vous ai souvent vue guetter… Et je me suis dit… Enfin j’ai pensé…

— Et vous vous êtes dit, cette femme est folle ! Elle est toute habillée de noir, un veuvage précoce lui aura fait perdre la raison. Bah ! Vous ne seriez pas le premier. Ils pensent tous ça ici !

Je suis devenu rouge de confusion. En voyant sur la stèle le nom de « L’Espérance » et de son équipage, mon cheminement de pensée avait bien été celui pointé par la femme.

— Et vous vous dites maintenant, cette femme n’a pas l’air si dérangée que ça. C’est pas vrai ?

— C’est que…

— Vous êtes déçu ?

— Ce n’est pas ce que vous croyez !

— Ça vous embête si on marche ? Minouche n’aime pas rester seul trop longtemps. Il me faut rentrer. En chemin vous pourrez me poser toutes les questions qui vous trottent par la tête. Je suis prête à satisfaire votre curiosité.

Après avoir fait quelques pas elle avait jugé utile de me préciser :

— Minouche c’est mon chat. Un gros pépère toujours en manque d’affection. Alors, qu’est-ce qui vous tracasse ?

Je m’étais jeté à l’eau sans pudeur.

— Voilà. Je vous ai souvent vu attendre le retour d’un bateau. « L’Espérance » il me semble. Or, je suis allé me recueillir devant la stèle aux marins disparus…

— Et vous y avez vu « L’Espérance », avec le nom de mon Toine et celui de son équipage !

— Oui…

— Je me suis battue pour qu’ils retirent cette horreur. Imaginez que vous trouviez le nom d’un être cher, d’un être cher bien vivant, sur un monument aux morts ? Que feriez-vous ? Moi je n’ai pas hésité… J’y suis allée la nuit et j’ai tagué ! Trois fois ! Vous auriez dû voir le ramdam que ça a fait ! Des journalistes sont venus, la police, des enquêteurs. Ils ont parlé de profanation. Profanation ! Et inscrire les vivants sur des monuments aux morts, c’est pas profaner ? Et puis j’ai arrêté. Le droguiste a vendu la mèche. Il a dit aux enquêteurs que j’étais venue lui acheter des bombes de peinture noire… Ce qu’ils m’ont passé !

— Mais si « L’Espérance » n’a pas… Enfin s’il n’est pas disparu, pourquoi a-t-on mis son nom sur la stèle ?

— La jalousie ! La jalousie… Et la cupidité de notre cher maire.

— Comment ça ?

— Vous venez souvent ici et vous ne savez pas ?

— Je viens pour les vacances ! Je ne suis pas un autochtone.

Nous avons marché quelques instants en silence. La femme semblait perdue dans ses pensées. Comme les familles, les villages ont leurs secrets. Des secrets parfois terriblement lourds. Peut-être hésitait-elle à les dévoiler devant un étranger. Nous longions le quai principal. Des marins réparaient leurs filets d’une main experte, d’autres achevaient de décharger des caisses de poisson. Tous elle les saluait par leur prénom, et plusieurs s’étaient découverts pour répondre à son bonjour. Je sentais chez eux beaucoup de respect pour la femme en noir, d’affection. Je me suis demandé si elle se souvenait que j’étais avec elle, que nous avions une conversation ensemble. Je respectais son silence, me disant qu’après tout rien ne l’obligeait à répondre à mes questions. Quand nous fûmes à longer le bassin de carénage elle se remit à parler :

— Dumouchet est notre maire depuis plus de dix ans… Il s’est fait élire en promettant des choses impossibles. Et surtout, par intimidation. Plus d’un ici a peur de lui. Mais pas un n’osera vous le dire. D’être patron pêcheur ne lui suffit plus. Il veut posséder la plus grosse flotte de la région. Et, pourquoi pas, avoir le monopole sur la criée ! Il a déjà racheté quatre affaires et continue de faire pression sur tous les patrons du port. Mon Toine lui a tenu tête et lui a même dit en face ce qu’il pensait de ses méthodes. Alors vous pensez…

Je ne pensais rien… La guerre économique sans pitié à l’échelon du petit port n’expliquait pas vraiment la stèle taguée à trois reprises.

— Alors pour se venger, Dumouchet a fait inscrire « L’Espérance » et son équipage sur le monument aux marins péris en mer.

— Mais enfin, « L’Espérance » est parti voici près de cinq mois ! Il n’est jamais rentré au port !

— Et alors ? Qu’est-ce que ça prouve ? Pas de SOS, pas de signal de détresse, pourquoi voulez-vous qu’il soit arrivé quelque chose à « L’Espérance » ? Mon Toine sera parti plus longtemps que prévu, voilà tout. Quand il sera de retour tout s’expliquera et Dumouchet sera bien obligé de rabattre son caquet.

— Votre mari partait pour de longues périodes ?

— Oh non ! Nous partons pour trois jours, parfois quatre, rarement une semaine.

— Vous partez ?

— Oui. Avec mon Toine nous sommes toujours ensemble. Dès que les enfants ont été assez grands, je suis partie en pêche. Ça vous étonne ?

— J’aime regarder les bateaux quitter le port. Je vois peu de femmes sur les ponts.

— Il y en a au moins une ! Moi ! Je ne me contente pas d’être femme de marin, je fais partie de l’équipage. Croyez-moi, tirer le chalut je sais ce que ça veut dire. Vous m’accompagnez ? J’habite en haut du village. Vous verrez, la vue est superbe.

Nous nous sommes engagés dans une ruelle étroite qui serpentait entre des petites maisons aux volets colorés. J’étais bien embêté de m’être montré aussi indiscret. Qu’allais-je bien pouvoir dire à cette femme désormais ? Elle refusait l’évidence, se voilait la face pour continuer d’espérer. Dans sa déraison elle était allée jusqu’à profaner le monument pour y gommer le nom de « son Toine ». À quoi servirait de lui faire entrevoir la cruelle réalité ? D’autres avant moi avaient dû le faire. En vain. Elle avait trouvé son équilibre dans la négation complète. Pourquoi venir la déranger ?

Nous montions depuis quatre ou cinq cent mètres. La pente devenait de plus en plus raide mais la femme n’avait pas ralenti son pas.

— Vous ne voulez pas savoir pourquoi je n’ai pas embarqué ce fameux 17 décembre ?

— Si, bien sûr. Pourquoi ?

— J’étais malade ! Une fièvre carabinée, tous les membres ankylosés, la tête cotonneuse, l’esprit dans le brouillard. Une bonne grippe quoi. Dans cet état, pas question de prendre la mer. J’aurais été un fardeau pour l’équipage et un souci pour mon Toine.

Après un quart d’heure de marche nous sommes arrivés devant sa maison. Des géraniums débordaient de chaque fenêtre. Madame Ledurau avait raison : la vue de là-haut est absolument superbe. Minouche nous attendait. Il s’est précipité sur sa maîtresse avant de venir se frotter sur mes jambes en ronronnant.

— Ah ! Minouche vous a adopté ! C’est qu’il veut bien que je vous invite à venir boire un thé.

J’ai refusé l’invitation prétextant avoir suffisamment abusé de son temps. Avant que je ne reparte, elle m’avait mis en garde :

— C’est un petit village ici. Tout le monde nous aura vu ensemble. Les gens vont essayer de savoir, ils sont curieux c’est bien naturel. Il vont vous dire que je suis folle, que « L’Espérance » a fait naufrage, qu’il n’y a eu aucun survivant, que mon Toine ne reviendra jamais. Les écoutez pas ! Mon Toine va revenir. Je ne sais pas pourquoi il est parti si longtemps. Je ne sais pas quand il reviendra. Mais je sais qu’un jour je verrai « L’Espérance » s’aligner entre les deux feux. Ça je le sais… Les autres, faut pas les écouter.

J’avais promis. De retour sur le port j’ai regardé droit devant moi afin de ne croiser aucun regard. Je m’étais engouffré dans ma voiture et j’étais parti. Je ne voulais pas qu’on me parle de « L’Espérance » et de sa tragédie.

 

Poussé par la curiosité je suis revenu une semaine plus tard. La mer était haute, les portes du port grandes ouvertes. Mais au bout du musoir, pas de silhouette noire. Seuls trois goélands repus prenaient le soleil. J’ai couru. Remonté le grand bassin en manquant par trois fois de m’empêtrer dans les cordages traînants sur le quai. Après avoir doublé les chantiers maritimes je me suis engouffré dans la ruelle étroite. Enfin j’étais devant la petite maison aux géraniums. Une camionnette de gendarmerie était garée devant l’entrée, et sur le trottoir une foule silencieuse se massait. Les visages étaient sombres. J’ai tout de suite compris que je ne verrai plus la femme en noir se rendre sur le port à petits pas pressés. Je me suis rapproché d’un groupe pour tenter de savoir ce qui s’était passé.

— C’est Marcel, le patron de « L’Etoile de mer ». Cette nuit il a ramassé dans ses filets une longue pièce de bois. En fait un morceau de bastingage, avec l’immatriculation de « L’Espérance » encore bien lisible dessus… Des plongeurs de la marine nationale sont sur zone pour tenter de retrouver d’autres restes de l’épave. Il a bien fallu le lui dire… La pauvre. Elle a écouté le Marcel faire son récit et elle est repartie chez elle. C’est les voisins qui ont donné l’alerte ce matin. Son chat était comme fou. Il hurlait dans la rue et sautait sur tous ceux qui s’approchaient. Ils ont eu peur qu’un gamin se fasse salement griffer au visage. Les pompiers ont été obligés de le piquer.

— Et… Et elle ?

— Elle ?... C’est fini. Elle ne s’est pas réveillée. Partie rejoindre son Toine…

J’au fait demi-tour le cœur lourd. Cette nuit, dans le petit port que j’aime tant, un feu venait de s’éteindre….

  

 

© Pierre Mangin 2007

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