Le bal de la Maison Dutilleul

 

 

La lourde porte de chêne est fermée pour plusieurs heures encore. Et déjà une multitude frémissante attend, impatiente et mouvante. Il y a tant d’appelées. Et si peu d’élues… D’une main hésitante, Estéban soulève un coin du voile. Il jette un œil timide sur la place grouillante. Elles continuent d’arriver des quatre rues. Dehors c’est un ballet d’épaules nues, de décolletés insensés, de robes audacieuses, de  corps que l’on devine sous des tulles transparents. Estéban referme le rideau précipitamment. Il lui a semblé apercevoir des têtes se lever. Il se recule d’un pas. Il est pâle.

— Et… Je serais le seul cavalier ?

— L’unique. Êtes-vous heureux ?

Celle qui lui a répondu a le port altier des femmes habituées à être obéies. Elle porte une longue robe de dentelle noire. Son visage aux traits secs est surmonté d’un haut chignon de cheveux blancs. Quand elle avale sa salive on peut voir sa pomme d’Adam monter et descendre le long de son cou osseux. Des demi-lunes cerclées d’argent achèvent de lui conférer une allure sévère.

— Mère, jamais je ne pourrai toutes les faire danser. Elles sont si nombreuses. Elles sont une multitude ! Je m’épuiserai et tomberai avant d’avoir fini.

— Vous avez raison mon fils. Waldeck veillera et ne laissera pénétrer ici que la fine fleur de ces prétendantes. N’est-ce pas Waldeck ?

Waldeck, le majordome à tête de cerbère, se tourne vers Estéban :

— Que Monsieur Estéban soit rassuré. Je sais reconnaître la noblesse d’une femme à la finesse d’une cheville ou à l’aisance d’une démarche.

Estéban ose ce que jamais il n’a osé :

— Pourquoi ne puis-je pas rencontrer ma femme comme les autres jeunes de mon âge ? En allant au café ou en sortant le soir ?

— Estéban ! Vous oubliez à qui vous parlez ! Et vous oubliez aussi que vous n’êtes pas un jeune comme les autres. Vous valez bien mieux qu’eux ! Sachez que dans notre milieu les enfants ne sortent pas le soir. Et qu’ils vont encore moins au café !

Estéban se tait. Il observe la place. Cette fois ce n’est pas deux ou trois têtes mais bien toutes les têtes qui se sont levées et scrutent la fenêtre où il est apparu quelques secondes. Estéban est livide. Toutes ces femmes, toutes ces femmes dans leurs habits de danse, toutes ces femmes masquées de noir… Toutes ces femmes lui font peur.

Magnanime, la mère se rapproche de son fils. D’un geste qu’elle voudrait tendre, elle l’enlace :

— Vous voyez, dit-elle, elles sont toutes là, elles sont toutes venues. Pas une ne manque à l’appel, j’en suis certaine. Sous ces masques se cachent des roturières, des paysannes, des filles de rien ou de petits notables. Qui sait ? Des filles de joie… Sous ces masques se trouve aussi celle qui deviendra votre femme. Elle ne se contentera pas de cet honneur, elle épousera également la plus grosse fortune du pays. C’est pour cela qu’elles sont toutes venues, ne l’oubliez jamais. Et aussi pour vous donner un fils qui perpétuera le nom des Dutilleul.

Estéban demeure silencieux. Le contact de ce bras décharné aux muscles atrophiés, de cette peau fanée par l’âge ; ce contact le répugne. Il voudrait fuir. Fuir cette maison aux plafonds trop hauts, cette maison où jamais un rire ne retentit. Comment s’arracher à l’autorité de Madame Mère ? Ses jambes sont lourdes. Et dire que tout à l’heure il lui faudra danser…

— Tout à l’heure Estéban, continue la mère, tout à l’heure notre majordome sortira. Et il fera rentrer cinquante de ces femmes dans la grande salle de bal. L’orchestre se mettra à jouer, et vous, vous danserez avec chacune d’entre elles. Les sourires sont charmeurs et les paroles trompeuses, c’est pour cela qu’aucune ne vous adressera la parole et que toutes ont revêtu un masque noir. Les paroles sont trompeuses mais le corps quand il danse ne ment pas. Quand vous les aurez toutes invitées à partager une valse, vous choisirez celle qui deviendra votre épouse et vous me la présenterez. Je validerais votre choix s’il m’agrée. Je vous dirai laquelle choisir dans le cas contraire. Une mère sent ces choses. Une mère sait ce qu’il convient à son enfant.

Estéban a la bouche sèche. Il a peur de ces femmes, peur de danser. Peur de sa mère. Enfin, de l’escalier montent les douze coups qu’égrène l’horloge du salon. Il est l’heure.

Waldeck sort sur la place. Toutes les têtes sont désormais tournées vers lui. Il est l’espoir, le sésame, le sauf-conduit. Il est celui qui détient le pouvoir de faire franchir ou non la lourde porte de chêne. Le majordome déambule en silence. D’un œil expert il jauge les femmes, les soupèse, les juge. Son regard porte au-delà des apparences, à la recherche de ce qui est invisible.  Quand il en trouve une qui lui sied, il s’arrête devant elle, la désigne du doigt et lâche simplement :

— Toi !

Et l’heureuse file prendre sa place devant la lourde porte de chêne. Quand il en a fini, le majordome rejoint les élues. La place s’enfièvre alors d’une hystérie collective. Des masques tombent, des cris fusent, des pleurs s’élèvent. Des femmes s’arrachent les cheveux par poignées. D’autres se dépoitraillent et tendent leurs mamelles à la fenêtre pour montrer combien elles seraient de bonnes nourrices pour l’enfant qui doit naître. Les cris sont inutiles. Il est trop tard, la lourde porte s’est refermée…

 

…/…

 

Quand Estéban pénètre dans la salle de bal, elles sont toutes là, assises sur les chaises disposées autour de la piste. Les corps sont des statues. Pas un geste pour trahir une quelconque émotion. Seuls les cœurs battent. Celui d’Estéban d’appréhension. Celui des femmes d’attente déraisonnable. Dans un coin de la pièce, juste à côté de l’orchestre, la mère se tient. Droite, immobile, rigide dans sa robe de dentelle noire. Les musiciens accordent leurs instruments. D’un imperceptible mouvement du menton la mère ordonne de commencer.

Aux premières notes de la valse, Estéban ne réagit pas. Alors la mère l’encourage :

— Allez-y mon fils. Dansez !

Puisqu’il faut danser, Estéban s’avance avec lenteur. Devant la première femme il s’arrête et s’incline. Offre son bras pour la conduire au centre de la piste. Et valse. Maladroitement d’abord. Le corps raide, les jambes hésitantes. Puis ses pieds se font sûrs et le couple tourne sous les regards muets des autres prétendantes. Quand l’orchestre s’arrête, Estéban raccompagne sa cavalière et s’incline devant la suivante. Puisqu’il faut danser il dansera. Et il danse, Estéban, il danse. Les unes après les autres il enchaîne les valses. Il oublie sa peur et se laisse aller au plaisir. Au plaisir de la danse. Il oublie sa fatigue, ses muscles qui deviennent durs et jusqu’à sa mère qui regarde impavide son fils tournoyer. À l’orchestre il impose son rythme et les musiciens n’ont pas de repos. À peine a-t-il raccompagné une cavalière qu’il invite la suivante. Il tourne tel un derviche, tourne et tourne encore. Il s’enivre des valses, des femmes qu’il tient entre ses bras. Il s’enivre des peaux qu’effleure sa main blanche, des ventres que frôle son ventre, des jambes qui se lovent entre ses cuisses au détour d’un pas. Il s’enivre du parfum des femmes, les respire à s’en saouler, ne veut pas en perdre une fragrance. Il ne commande plus son corps, Estéban, c’est son corps qui l’entraîne. Et il tourne, et il valse, et c’est la salle de bal qui tourne autour de lui.

Quand enfin la dernière rejoint le centre de la piste à son bras, le jour n’est pas loin de se lever. Estéban tourne encore et encore. Il voudrait que jamais la danse ne s’arrête. Pourtant l’orchestre se tait définitivement. Estéban n’a pas d’hésitation. Son ultime cavalière, il la présente à sa mère. Valide t-elle son choix où cela aussi l’avait-elle prémédité ? La mère entraîne le couple au fond de la pièce et ouvre une porte dérobée. Après avoir descendu quelques marches, Estéban et sa cavalière se retrouvent sur une plage de sable fin.

— Ce soir vous serez un homme mon fils, souffle la femme en noir avant de refermer la porte. Et le prêtre consacrera votre union.

Sur la plage, face à l’océan, un lit à baldaquin est dressé. On entend au loin la rumeur des vagues. L’estran s’étire mollement jusqu’à l’écume et le ciel se colore des premières lueurs du jour. Estéban et la femme s’agenouillent sur le lit, face à face. Ils se regardent sans un mot. Celui qui bientôt sera un homme ôte le masque de l’inconnue. Ses yeux sont creux, ses pommettes saillantes, ses lèvres blanches.

— Ainsi c’est donc toi que je suis venu chercher cette nuit ?

La femme hoche la tête en signe d’assentiment. Estéban l’enlace. Estéban l’embrasse. Il n’a que le temps de goûter le baiser. Ses forces l’abandonnent. Sa tête tombe à la renverse, son corps glisse du lit, ses cheveux épousent le sable. Une nuée de goélands criards s’élève vers le ciel.

De la maison aux plafonds trop hauts monte un cri déchirant. La mère git dans sa robe de dentelle noire au beau milieu de la salle de bal.

La maison Dutilleul ne connaîtra pas d’héritier.

 

 

© Pierre Mangin 2010

 

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