Annick Demouzon : La Visite

  

Annick Demouzon

La visite

 

 

 

Ils sont venus ensemble — toc-toc — et le nez dans l’ouverture.

— On peut ?

Bien sûr qu’ils peuvent. Mais entrez-donc. Ils sont de la famille, tout de même. Alors…

À la queue-leu-leu, l’un après l’autre, ils se sont faufilés par la porte entrebâillée, qu’ils se faisaient passer de main en main, à la manière d’un baiser de paix, avec une sorte de connivence fraternelle qu’on devinait — normal, en somme. Ils la tenaient ouverte devant l’autre, d’un geste moelleux et pesé, et une gentillesse palpable, qui tous les rassurait. Un jour comme aujourd’hui.

Le dernier a refermé la porte. Sans bruit.

 

Dans l’office, cuisait la brioche. Sa bonne odeur chaude et moelleuse leur chatouillait les narines et leur racontait des histoires d’autrefois, quand ils étaient mômes. Qui c’est qui l’aura préparée, celle-là ? Avant, c’était la mère, mais aujourd’hui ? Vite, ils ont écarté cette pensée. Tout de même, on n’est pas là pour ça.

Alors, sans même se donner la peine de gratter au panneau de bois, ils ont poussé l’autre porte, celle du fond, où la peinture grise, depuis si longtemps, continue de s’écailler. Personne n’aura donc l’idée de la repeindre ? Ça faisait des années qu’il en parlait le père. Mais, maintenant… Bah, après tout.

 

Le premier qui est entré n’a d’abord vu que la fenêtre. Une fenêtre bleue, d’un beau bleu trouble à la lumière pauvre, avec, dessus, la trace d’un voile gris, mais émouvante. Une lumière de silence. Pourtant, on n’avait pas tiré les volets, mais le vieil orme — le seul du coin à être réchappé de la grande épidémie, on se demande comment — projetait une ombre bienfaisante et sensible. Une ombre vivante, qui pétillait. Dehors, il faisait un de ces cagnards. Ici, au moins, il serait au frais, c’est déjà ça. Machinalement, il desserre sa cravate. Il n’a guère l’habitude d’en porter et avec cette touffeur… Pas le temps idéal, pour sûr, qu’il se dit. Mais y a point le choix.

Le second a reconnu aussitôt l’odeur de moisi et de clos — cette odeur d’ici, la même depuis toujours — et ce drôle de parfum âcre aussi, qu’il n’a jamais trop su identifier, un parfum sans nom, mais qui lui revient. Et avec, des souvenirs d’enfance en ribambelle, qui le submergent. Il se revoit quand il se faufilait en douce pour aller fouiller dans l’armoire, tâter les piles de linge, ouvrir les tiroirs. Qu’ils n’aillent pas grincer, surtout ! Des trésors, il aurait pu en trouver. Des trésors, il y en a partout. Mais non.

La dernière, c’est la couleur des murs qu’elle avait oubliée, mais elle retrouve comme un baume familier la douceur dorée des vieux meubles. La mère les frottait tant et plus, elle n’arrêtait pas — « tu ferais mieux de m’aider au lieu de bailler aux corneilles, c’est pas la peine d’avoir une fille à la maison pour… ». Elle a glissé en catimini la main vers l’armoire et son lissé troublant, en caresse l’arrondi. Oui, c’est bien ça. Quelque chose de très fort l’émeut. Mais, soudain, elle ne se rappelle plus le goût de ces exhalaisons si nombreuses qui s’échappaient du bois. Elle y mettait quoi, la mère pour que ça sente tant de choses ? Des odeurs mêlées. Senteur de la cire, sûr, et quoi d’autre ? La naphtaline peut-être, à cause des mites, et la lavande, qu’elle glissait en bouquets dans les draps, pour le propre, et aussi ? Déjà, gamine, elle se posait la question. Elle n’a jamais su. Alors, maintenant ! Pourtant, elle cherche encore un peu, voudrait se souvenir, reconstruire, remonter le temps… Mais non, rien. C’est si loin.

 

Les trois enfants se sont serrés l’un contre l’autre, au plus près, par habitude, sans un mot, sans se voir, sans même se penser, chacun ici pour soi, chacun seul. Derrière eux, comme eux, leurs conjoints — les pièces rapportées — se sont glissés dans la pièce et ils se tiennent de chaque côté de la porte, écrasés dans l’ombre pour se faire oublier, mais, pour eux, rien à se raconter, rien à agripper, rien à recevoir, que la chaleur du dehors, qui voudrait entrer, et ces effluves écœurantes de tout et de n’importe quoi, qu’ils ne savent trop identifier mais qui les dégoûte. Une odeur de vieillerie.

Le dernier à pénétrer a tiré la porte derrière lui. Les autres ont tourné la tête vers ce bruit doux du bois poussé sur le bâti. Et, enfin, ils la voient, elle, la mère.

En fait, ils n’ont pas très envie de la voir. Ça les gêne et ils se sentent coupables, y a si longtemps qu’ils ne sont pas venus. Et ils se trouvent un peu bêtes, aussi, de rester là, plantés droit debout comme des nigauds, à ne rien faire que la regarder. « Remue-toi donc un peu, t’as l’air de quoi, à jouer le timide ! Viens plutôt me faire une bise. » Elle a raison, pour sûr, c’est pas elle qui aurait jamais fait la godiche. Elle, elle a toujours eu du caractère, même jeunaude, et, à la ferme de son père, elle faisait le travail d’un homme, malgré sa petite taille, et, les allemands, faut voir comment elle les a tenus, quand ils l’ont occupée, sa ferme, ils n’en faisaient pas ce qu’ils voulaient, d’elle. Personne. La sensiblerie, ç’a jamais trop été son fort.

Le premier s’avance. « Tu aurais pu venir me voir avant ! qu’elle lui jette — Mais, maman… » Et, lui, il pique du nez en rougissant, comme il faisait déjà quand il était gamin. Oui, bien sûr, il sait. « J’aurais pu. J’aurais dû avant, qu’il se dit, mais la vie, ça vous prend si vite, ça vous emporte sans qu’on ait le temps de rien, alors… » Un jour, d’un coup, vous voilà de retour, sans même y savoir songé. Et sans vraiment savoir, du reste, ni comment ni pourquoi. C’est pas de la sorte qu’on aurait voulu, mais…

Il a fait un pas vers elle, en murmurant : « Maman… »

La vieille n’a rien dit. Qu’est-ce qu’elle pense de ça, elle, et que pourrait-elle dire ? Qu’ils lui ont manqué très fort, tous, autant qu’ils sont, et même leurs moitiés, elle les aime bien, et leurs enfants à eux aussi, ses petits enfants à elle, et qu’elle était bien seule ici, pourtant, depuis le départ du vieux, à guetter pour rien le facteur ou à décrocher tout soudain le téléphone, comme si… — Ah, c’est pas lui qu’a sonné ? Elle avait cru. Un oiseau, alors, peut-être bien, y en a qu’ont de bizarres cris — et à espérer un signe de leur présence, à l’appeler, à surveiller, des fois qu’ils viennent la voir. Et, aujourd’hui, ils sont là, ensemble, comme autrefois. Même les drôles qui sont dehors à jouer dans la cour, au bon air de la campagne, ils ont raison, ça fait du bien, ils viendront la voir après. Elle leur en veut pas, allez, c’est ça, la vie, elle sait. Du moment qu’ils sont là aujourd’hui… Au fond, ce n’est pas vraiment de leur faute, à eux.

Ni de la sienne, bien sûr. Mais est-ce qu’on a le vrai choix de son existence, sur cette terre ?

Tout de même, elle leur tend les bras, des vieux bras tout fripés, et leur sourit — un bon sourire, ça leur fait mal de le voir. « Venez donc, approchez-vous que je vous embrasse. Alors, le fils, ton entreprise, elle fonctionne bien comme tu voulais ? Et toi, dis-moi, la fille, ton patron, il t’embête moins, désormais ? Et, le petiot, ta femme, elle avait tant le besoin de vivre à la ville, elle s’y plaît, au moins ? Parce que… Mais prenez donc une chaise, et asseyez-vous près de moi, que je la sente, votre chaleur. La jeunesse, ça sent si fort la vie. On va causer un peu. Y a la brioche qu’est prête à côté. Vous qui l’avez toujours aimée. »

Mais eux, ils sont là, raides debout, tout empesés, à point savoir se tenir et à s’encaler d’un pied sur l’autre comme les morveux qu’ils sont restés — finalement. Et c’est l’aîné le premier, qui réagit — l’aîné, forcément, il a des devoirs. Il a fait : Hum, hum, en se raclant très fort la gorge. Il s’est avancé d’un pas. Il marmotte : « Maman… » Il allait dire autre chose. Mais sa sœur, à côté, elle lui flanque un coup de coude dans les côtes, avec un œil mauvais : Allons, qu’est-ce tu vas t’en aller rajouter ! C’est point le moment. Alors il se tait. Ça lui pique un peu la gorge, et il se dit qu’il a peut-être bien attrapé une angine. C’est rêche au fond, et ça serre. Du mal à avaler. Comme une boule.

Il jette un œil autour de lui, pour voir. Ne voit rien. À cause de l’orme, qui lui tue la lumière.

Et puis si.

Il attrape la branche desséchée qui trempait dans un vase — du buis de ce printemps — et, dans le vide, il fait le signe de croix, sur la mère. « Tout de même, qu’il se dit, j’aurais dû venir avant. »

 

@ Annick Demouzon

 



 

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