Voyager... Le mot sonne comme une invitation. Partir, voyager, découvrir, rencontrer, partager... Mais aussi quitter, abandonner, séparer, oublier, fuir...
Les rêves de voyage ont toujours bercé les hommes. Elles fleurissent les agences de voyage qui proposent des circuits « clef en mains », dans tous les coins de la planète. L’actualité encore chaude de menaces, le touriste curieux a tout loisir de s’inscrire pour un « Circuit du printemps arabe », ou l’histoire comme si vous la viviez. Parallèlement à cette profusion d'offres, une part non négligeable de l'humanité n'a qu'une espérance : celle de découvrir un lieu préservé des guerres, de la famine et des épidémies. De s'y poser et de ne plus en bouger...
Européen de l'Ouest né à la fin des années cinquante, le voyage est pour moi synonyme d'aventure, d'échanges, de jours merveilleux. Cela tient au fait que le voyage est toujours un choix. Mon itinérance est joyeuse, enrichissante. Les mésaventures qui l'émaillent tiennent du désagrément et servent à nourrir des souvenirs, à enrichir les fables de la mémoire familiale. Une grève surprise des contrôleurs aériens, un bagage perdu, un taxi rusé qui effectue trois tours de ville avant de me déposer dans quelque médina pittoresque, une réservation d'hôtel dont le gérant n'a nulle trace… Aucun de ces événements n'est susceptible de mettre mon intégrité en véritable danger. Avoir le choix de l'itinérance ou de la sédentarisation est une richesse d'hommes et de femmes privilégiés. Même au cœur du plus extrême dénuement, avoir le choix demeure un trésor à chérir. Kérouac aurait-il écrit ses fameux Clochards célestes si une guerre, une crise économique majeure ou un cataclysme écologique l'avait jeté sur les routes ? Il y a fort à parier que non.
C'est une réalité tangible. Aujourd'hui plus que jamais peut-être, le mot voyage ne possède pas la même signification selon que l'on est riche ou miséreux, que l'on vit au Nord ou au Sud. La problématique est identique pour le mot sédentaire. Aspirer à une vie sédentaire au crépuscule d'une vie professionnelle marquée par une série de mutations, quoi de plus naturel ? Être coincé dans un coin de terre cerné par la misère sans avoir les moyens de s'en échapper, c'est rêver d'un eldorado idéalisé. Partir pour atteindre cet eldorado c'est basculer dans une errance qui n'a rien d'idyllique. Beaucoup ne l'atteindrons jamais. Cibles faciles de passeurs sans scrupule, certains s'entassent sur des barques de fortune qui coulent au premier coup de mer. D'autres, plus chanceux, posent pieds au pays de cocagne. Le voyage n'est pourtant pas fini. La peur change de visage mais elle est toujours là, tapie, prête à se réveiller au premier contrôle. En ces temps de crise la misère fait peur et on n'aime pas la voir débarquer dans nos villes. « On a déjà nos pauvres », peut-on entendre ça et là, « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». La sagesse populaire a souvent du bon et l'assertion simpliste n'est pas dénuée de bon sens. Nos gouvernants s'attellent au problème en instaurant des quotas de reconduite à la frontière... Une réponse de technocrate à une question d'humanité...
J’ai cette certitude ancrée au fond de moi. Si je n'avais pu nourrir mes enfants, leur offrir un toit et une éducation correcte, je sais bien que moi aussi j'aurais défié toutes les lois, franchit toutes les frontières, encouru tous les risques pour tenter ma chance dans cet eldorado magnifié par les rares récits de ceux qui ont réussi.
© Pierre Mangin 2012
