LE GALET
Depuis dix ans j’attendais ce moment. Et encore… Dix ans, peut-être était-ce douze, ou
quinze ou vingt. Il arrive un moment où inventorier les années ne rime plus à rien. L’attente seule compte. L’attente seule façonne les jours et les semaines. L’attente seule imprime sa marque
dans les chairs. Et l’attente seule avait écorché ma peau sur toute sa surface.
Du plus loin que mon regard portait, je l’ai vu. Il n’était encore qu’un point minuscule
dans le lointain, je l’avais reconnu. Il remontait la grève de sa démarche nonchalante. Celle-là même qui me fascinait à l’époque.
Je l’ai regardé s’approcher. Derrière lui la mer grondait. À intervalles réguliers de
solides rouleaux venaient frapper la plage pour y mourir en une blancheur d’écume et renaître aussitôt. Un vent puissant balayait le sable, en soulevait des nuées pour fouetter les promeneurs
ayant osé s’aventurer jusqu’ici un jour d’équinoxe.
Ils étaient rares les promeneurs… D’ailleurs, y aurait-il eu la foule des jours d’été, il
n’y avait que lui et moi. Plus rien n’avait d’importance. Ni les lourds nuages qui roulaient au-dessus de nos têtes et menaçaient à chaque instant de percer, ni la marée d’exception qui
promettait un spectacle rare.
Lui, moi, et entre nous les années d’attente. D’où venait-il, d’où sortait-il ? Il
avait disparu alors que je le cherchais. Il réapparaissait sans crier gare, telle une chimère sortie des eaux profondes de l’oubli. Que croyait-il ? Que l’on pouvait revenir et faire comme
si de rien n’était ? Comme si ce qui s’était tramé il y a si longtemps n’avait pas d’importance ? Le temps n’efface rien. Il panse les blessures pour les rendre moins purulentes, mais
elles sont toujours là, prêtes à se rouvrir, prêtes à faire souffrir.
Il remontait la grève sans se presser, insensible aux éléments furieux autour de lui. Seuls
ses cheveux volant au vent prouvaient, s’il en était besoin, qu’il n’était pas un fantôme. C’était bien lui, et bien vivant encore. Le temps s’était contenté de déposer sur sa tête un voile
d’argent alors qu’il ne m’avait épargné aucun de ses outrages. Je n’étais que douleur et dépit quand il avait conservé son allure insouciante de jeune homme.
Il se rapprochait. Un à un je reconnaissais ses traits. L’épaisse broussaille de ses
sourcils ; son sourire satisfait toujours un peu supérieur ; ses joues rebondies d’enfant trop nourri, aujourd’hui rosies par les embruns ; et sa petite cicatrice juste au-dessus
de l’arcade sourcilière gauche, souvenir d’une chute de mobylette.
Ainsi il était revenu. Il osait arpenter cette plage que j’aime tant. Notre plage. Ma plage
désormais. D’où sortait-il ? De l’enfer, sans aucun doute. Encore quelques mètres et nous serions face à face. Me voyait-il ? S’il me voyait il n’en laissait rien paraître. Il savait
pourtant qu’en venant ici un jour d’équinoxe il me trouverait. Ça il ne pouvait l’ignorer, pas même après toutes ces années.
J’ai ramassé un galet. Un gros galet rond. Sa masse dans ma main me rendait invincible.
Cette fois il me regardait. Il continuait de marcher comme si de rien n’était. Comme si toutes ces années n’avaient jamais été. Dans ma paume je serrais le galet à en laisser l’empreinte de mes
doigts dans sa matière. Il me regardait et s’était arrêté devant moi. De lui je n’ai rien oublié. L’amnésie du temps n’a pas opéré sur moi. Et ma
haine était intacte.
Il s’est arrêté. Il n’a dit qu’un mot. De lui je n’ai rien oublié. Pas un geste, pas une
attitude, pas un trait de caractère. Mais le son de sa voix, lui, je l’avais oublié. Une voix chaude, suave, aux accents méditerranéens. Une voix qui m’avait fait fondre il y a si longtemps. Il
n’a dit qu’un mot, mon prénom, « Johanna », et je l’ai suivi.
Le vent fou a couvert le bruit du galet roulant sur les rochers. Ma paume avait desserré son
étreinte sans que je m’en aperçoive.
Il était revenu.
© Pierre Mangin 2009